Arrêt du tabac : « l'appel à la peur » ou « comment réussir à ne pas arrêter de fumer »
Article de Jean Touati, hypnothérapeute
Toutes les communications des pouvoirs publics visant à influer sur le comportement des fumeurs ont recours à l'appel à la peur via une information rationnelle et / ou émotionnelle sur les risques pour la santé.
Or depuis plus de 50 ans nous savons que l'appel à la peur, s'il peut renforcer le désir d’arrêter de fumer, n’a pas d’effet sur l’arrêt effectif.
Se libérer du tabac avec l’hypnose
Depuis plus de vingt ans, j’accompagne de nombreux fumeurs qui ont pris la décision de se libérer du tabac et choisissent de se faire aider pour retrouver leur liberté le plus sereinement possible.
Beaucoup d’entre eux témoignent de leur ressenti au fil des séances d’hypnose et dans les jours qui ont suivi.
Vous trouverez ici cinq témoignages, accompagnés d’extraits de séances, qui donnent un aperçu de la démarche et de ses effets.
Découvrir les témoignages d’ex-fumeurs : arrêt du tabac et hypnose
Informer ne suffit pas à changer de comportement
De nombreuses recherches nous montrent que suite au traitement d’un message préventif, les personnes peuvent être convaincues par les recommandations mais ne changent pas de comportement pour autant. Peterson et al. (2000) dans leur étude longitudinale menée aux USA nous montrent que la probabilité d’être fumeur à 17 ans n’est pas plus faible chez des élèves ayant pourtant suivi 65 séances de sensibilisation entre 8 ans et 17 ans — et étant donc parfaitement informés et convaincus des méfaits du tabac — que chez des élèves n’ayant pas suivi ces séances. Cette étude souligne ainsi les limites de l’information et de l’argumentation ; cela ne signifie pas qu’informer ou qu’argumenter ne sert à rien. L’information et l’argumentation servent au fil du temps à modifier les idées, parfois même à provoquer de réelles prises de conscience. L’information et l’argumentation sont donc nécessaires, mais pas suffisantes ; changement d’idées ne signifie pas changement de comportement.
L’appel à la peur : renforcer l’intention sans produire l’action
Dépassant le raisonnement rationnel, de nombreuses études ont cherché à influer sur les émotions pour provoquer un changement de comportement. Dans leur étude sur le comportement des fumeurs, Leventhal et Watts (1967) mettent en évidence que l’appel à la peur — dans cette étude en utilisant la projection de films sur les maladies liées au tabac — renforce le désir d’arrêter de fumer mais n’a pas d’effet sur l’arrêt effectif.
Pourquoi la peur ne suffit pas
L’appel à la peur vise à déclencher la perception d’un danger, donc d’une menace. Cette menace active une émotion négative de peur qui produit un haut niveau d’éveil cortical et donc une meilleure mémorisation du message. Mais l’individu va chercher à se débarrasser de l’émotion négative inconfortable pour rétablir un équilibre psychologique — théorie de la dissonance cognitive (Festinger, 1957). Deux types principaux de stratégies sont utilisées pour réduire cette dissonance : une stratégie de défense (processus de contrôle de la peur : échec du message de prévention) ou une stratégie d’action (processus de contrôle du danger : réussite du message de prévention).
Le modèle de Witte : comprendre les réactions face à la peur
Le modèle le plus abouti pour expliquer les processus provoquant l’une ou l’autre de ces stratégies est le modèle étendu des processus parallèles (Extended Parallel Process Model) de Witte (1992). Il intègre en les complétant les principes de la théorie de la motivation à la protection de Rogers (1983) et du modèle des processus parallèles de Leventhal (1970). Un individu face à un message persuasif employant l’appel à la peur procède en deux étapes.
1. L’évaluation de la menace
L’individu évalue la gravité de la menace et sa vulnérabilité. Si la menace est perçue comme faible, il n’y aura pas de réaction. Si elle est perçue comme importante, elle déclenche un sentiment de peur et une évaluation de l’efficacité.
2. L’évaluation de l’efficacité
L’individu évalue l’efficacité de l’action recommandée et sa capacité à la mettre en œuvre. Si l’efficacité perçue est supérieure à la menace, il adopte les recommandations (contrôle du danger). Dans le cas inverse, il met en place des stratégies de défense (contrôle de la peur) : dénigrement, minimisation, évitement, contre-argumentation.
Faire peur ne suffit pas : l’importance des solutions proposées
Ces modèles mettent en évidence l’importance des recommandations dans un message : faire peur sans proposer de solution provoquera le rejet du message. Il est donc nécessaire d’accompagner le message de peur en présentant des solutions rassurant le fumeur sur sa capacité à arrêter de fumer. Ce que confirment la méta-analyse (Witte, Allen 2000) ainsi que l’étude de Gallopel (2005).
Comment présenter le message : cadrage positif ou négatif
Dans le prolongement des études sur l’appel à la peur, Meyerowitz et Chaiken (1987) montrent qu’il est plus efficace de présenter, en termes d’opportunités perdues, les inconvénients du rejet d’une recommandation que de présenter positivement les avantages à adopter la recommandation. Rothman et al. (1997) nuancent cette conclusion : un cadrage positif serait plus efficace pour des comportements de prévention, un cadrage négatif pour des comportements de détection.
Sortir de la logique de la peur
Ces éléments permettent de mieux comprendre les limites des approches fondées sur la peur. Si celle-ci peut capter l’attention et renforcer l’intention de changer, elle ne suffit pas à elle seule à produire un changement durable de comportement. Les mécanismes de changement ne suivent pas toujours une logique intuitive, et ils ne peuvent être réduits à une relation directe entre information, émotion et comportement.
À partir de ces constats, mon approche thérapeutique emprunte une voie différente. Plutôt que de renforcer le conflit intérieur en insistant sur les risques ou en mobilisant la crainte, le travail proposé vise à modifier la manière dont la personne vit sa relation au tabac.
Il ne s’agit pas de lutter contre une envie, ni de se contraindre à arrêter, mais de permettre un déplacement plus profond, dans lequel le tabac perd progressivement sa fonction et son évidence.
Dans cette perspective, durant le travail en hypnose, je ne parle pas du tabac lui-même : aucun mot lié explicitement à la cigarette, au tabac ou à leurs conséquences sur la santé n’est prononcé. A première vue, cela pouurait surpendre mais le patient sait pourquoi il est là, et le travail se fait ailleurs.
Ce type de changement peut laisser perplexe : certains patients décrivent une évolution rapide, sans sensation de manque marquée, comme si la question du tabac cessait simplement de se poser avec la même intensité.
Dans cet accompagement, l’arrêt du tabac ne relève pas uniquement d’un effort de volonté ou d’une gestion de la peur, mais d’une transformation plus globale de l’expérience vécue.
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Dans le même temps l'INSERM nous dit que « La dépendance à la nicotine reste difficile à démontrer, qu’il apparaît clairement que la nicotine ne résume pas la dépendance au tabac. » Quant à l'hypnose, une étude internationale, synthèse de 633 études incluant près de 72000 fumeurs et comparant l'efficacité de toutes les méthodes de sevrage tabagique, conclut qu'il s'agit de l'approche la plus efficace.
Confrontant ces contradictions cet article montre que contrairement à l'avis de la HAS, l'arrêt du tabac relève davantage d’une approche communicationnelle que médicale.
Bibliographie
- FESTINGER, L. MACCOBY, N. (1964). On resistance to persuasive communication. Journal of Abnormal and Social Psychology, 68, 359-366.
- GALLOPEL, K. (2005). La peur est-elle efficace dans un contexte français de lutte contre les comportements tabagiques. Décisions Marketing No 37 p. 7-15.
- LEVENTHAL, H., WATTS, J.C., PAGANO, F. (1967). Effects of fear and instruction on how to cope with danger. Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 6, No. 3, 313-321.
- LEVENTHAL, H. (1970) Findings and theory in the study of fear communications. In L. Berkowitz (Ed.), Advances in experimental social psychology (Vol. 5). New York: Academic Press.
- MEYEROWITZ, B.E., CHAIKEN, S. (1987). The effect of message framing on breast self-examination attitudes, intentions, and behavior. Journal of Personality and Social Pyschology, 52, 500-510.
- PETERSON, A. V., Jr., KEALEY, K. A., MANN, S. L., MAREK, P. M. & SARASON, I. G. (2000). Hutchinson smoking prevention project: Long-term randomized trial in school-based tobacco use prevention: Results on smoking. Journal of the National Cancer Institute, 92(24), 1979-1991.
- ROGERS, R.W. (1983) Cognitive en physiological processes in fear appels and attitude change: A revised theory of protection motivation. In Cacciopo, J. & Petty, R. (Eds.) Social psychophysiology (p.153-176). New York: Guildford Press
- ROTHMAN, A.J. SALOVEY, P. (1997). Shaping perception to motivate healthy behavior: the role of message framing. Psychological Bulletin, 121, 3-19.
- WITTE, K. et ALLEN, M. (2000). A meta-analysis of fear appeals: implications for effective public health campaigns, Health Education and Behavior, 27, 5, 591-615.