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Régression dans des vies antérieures sous hypnose

Mémoire traumatique et souvenirs retrouvés : quand les médias fabriquent le consensus scientifique
Réflexions sur la mémoire, les faux souvenirs et le traitement médiatique de l'affaire Patrick Bruel.

Article de Jean Touati, hypnothérapeute

Résumé

À partir d'une analyse critique de deux émissions de télévision consacrées aux violences sexuelles, cet article examine la manière dont certaines hypothèses relatives à la mémoire traumatique, aux risques de revictimisation et au trouble dissociatif de l'identité sont présentées au grand public. Il ne porte ni sur la culpabilité ou l'innocence des personnes évoquées au cours de ces émissions, ni sur l'appréciation des faits qui leur sont reprochés, mais sur le traitement médiatique d'une controverse scientifique. En confrontant ces discours à la littérature scientifique internationale, il met en évidence plusieurs simplifications, omissions et glissements entre hypothèses, interprétations et connaissances établies. Après un rappel des principaux travaux consacrés à la mémoire autobiographique, aux faux souvenirs et aux pratiques de « mémoire retrouvée », il examine les enjeux cliniques et éthiques liés à la suggestibilité en psychothérapie. Il défend enfin l'idée que la reconnaissance de la souffrance des victimes et l'exigence de rigueur scientifique ne constituent pas des objectifs antagonistes, mais complémentaires, et qu'un débat scientifique pluraliste demeure indispensable à une information fidèle et à une prise en charge respectueuse des patients.

S'il est des vérités qui blessent et
des fictions qui guérissent,
il est aussi
des fictions qui meurtrissent. Jean Touati

Pourquoi cet article ? deux émissions un même constat

"C ce soir" et "C dans l'air" sont parmi les rares émissions de débat qui donnent encore la parole à des chercheurs et à des intellectuels en laissant une véritable place à la controverse. Il existe certes d'excellents documentaires — notamment sur ARTE (Hitier, 2016) — qui explorent avec rigueur les neurosciences et la complexité de la mémoire. Mais sur les plateaux de débat en direct, cet espace de confrontation des idées est devenu beaucoup plus rare.

C'est pourquoi je regarde habituellement ces émissions avec un a priori favorable. Sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle ma déception a été d'autant plus grande.

Les émissions "C ce soir" et "C dans l'air", chacune selon leur format, ont pourtant récemment offert deux illustrations d'un même phénomène que j'observe depuis plus de vingt ans : lorsque les violences sexuelles sont abordées à la télévision, les témoignages et l'émotion occupent le devant de la scène, tandis que les controverses scientifiques sur la mémoire, la cognition et les mécanismes de reconstruction des souvenirs demeurent presque totalement absentes. Le sujet est pourtant grave et légitime : la parole des victimes de violences sexuelles, les difficultés de la preuve, la lenteur judiciaire, l'impunité. Personne de sensé ne peut s'opposer à ce combat.

Mais j'ai vu se reproduire, une fois encore, ce qui me frappe depuis des années : des témoignages bouleversants portant sur des faits remontant parfois à trente ou quarante ans, une émotion qui envahit l'écran... et, en contrepoint, l'absence presque totale de spécialistes de la mémoire humaine, des biais cognitifs ou des neurosciences.

L'émotion, je la comprends. Je la respecte. Je travaille avec elle tous les jours. Mais l'émotion n'est pas une preuve. Et la sincérité d'un témoignage ne suffit pas, à elle seule, à valider le mécanisme scientifique censé l'expliquer.

Les deux émissions ne constituent donc pas seulement l'objet de cet article. Elles me serviront de point d'appui pour approfondir plusieurs questions qui dépassent largement le cadre d'un débat télévisé : le fonctionnement de la mémoire, les controverses autour de l'amnésie traumatique et des souvenirs retrouvés, ainsi que la manière dont certaines hypothèses scientifiques sont présentées dans l'espace médiatique. C'est ce que je voudrais examiner ici, non pas pour défendre qui que ce soit, ni pour nier la réalité des violences sexuelles, mais parce qu'après des milliers de séances d'hypnothérapie, j'ai appris combien la mémoire humaine est une fonction complexe, malléable, et parfois déroutante lorsqu'on cherche à lui faire raconter le passé.

🎬 ARTE : Je me souviens donc je me trompe (2016)Cliquez pour développer

En 2016, ARTE diffuse le documentaire Je me souviens donc je me trompe, réalisé par Raphaël Hitier en coproduction avec CNRS Images. Pendant 53 minutes, il présente l'état des connaissances scientifiques sur la mémoire humaine à travers les travaux de plusieurs des principaux spécialistes internationaux, parmi lesquels Elizabeth Loftus, Daniel Schacter, Susumu Tonegawa, Jan Born, ainsi que les chercheurs français Pascal Roullet, Karim Benchenane, Philippe Birmes et Romain Bouvet.
Documentaire ARTE
Synthèse sur le Site de Brigitte Axelrad
Resumé du documentaire ARTE

Le documentaire rappelle que la mémoire ne fonctionne pas comme un enregistrement fidèle des événements. Chaque rappel d'un souvenir peut le modifier ; les souvenirs sont susceptibles d'être déformés, enrichis ou, dans certaines circonstances, de devenir des faux souvenirs. Il aborde également les conséquences de ces découvertes pour le témoignage humain et les procédures judiciaires.

La diffusion de ce documentaire sur une chaîne généraliste comme ARTE illustre que ces connaissances ne relèvent pas d'une controverse marginale, mais constituent un domaine de recherche reconnu et largement documenté en neurosciences et en psychologie de la mémoire.

🧠 Le piège de la causalité : quand le cerveau veut une explication

Notre cerveau déteste le vide et l'incertitude. Il fonctionne selon un mécanisme de causalité permanent : si nous ressentons une souffrance aujourd'hui — anxiété, dépression, mal-être —, notre esprit cherche désespérément une cause unique, logique et narrative dans notre passé pour l'expliquer. La psychanalyse a largement contribué à renforcer et à diffuser cette représentation de la souffrance psychique à travers la quête de la « scène primitive » (Freud, 1905) et du souvenir refoulé. Ces concepts sont aujourd'hui si profondément ancrés dans notre culture que beaucoup de patients en souffrance arrivent eux-mêmes en consultation persuadés qu'un traumatisme oublié doit nécessairement être retrouvé pour pouvoir guérir. C'est là que le piège se referme. Certains thérapeutes — qu'ils soient médecins, psychiatres, psychologues ou psychanalystes — plongent à pieds joints dans ce biais cognitif. Persuadés que « tout symptôme cache un secret enfoui », ils partent en quête d'un coupable dans l'histoire du patient.

Ainsi, de nombreuses jeunes femmes que je reçois en consultation pour un vaginisme me racontent que des médecins ou des thérapeutes les ont interrogées sur un possible abus sexuel — au motif implicite que "si la porte s'est refermée, c'est sans doute qu'on a voulu la forcer". Je leur réponds alors, en prenant un air très sérieux : "Et pour les personnes qui souffrent de bruxisme — mâchoire constamment serrée, dents qui s'usent —, y compris en journée, leur demande-t-on si quelqu'un a essayé de leur arracher leur bifteck ?"

Un simple sourire répond à la force de cette évidence. C’est pourtant sur ce terrain fragile que se construisent les récits qui s’exposent ensuite sur nos écrans.


Avant d'aller plus loin, le lecteur qui souhaite approfondir le fonctionnement de la mémoire, les mécanismes de construction des souvenirs et les raisons pour lesquelles notre cerveau peut produire des souvenirs sincères mais inexacts pourra consulter cet article : (Touati, 2014)Régression dans une vie antérieure sous hypnose : quelle réalité ?

👑 Le pouvoir des mots du thérapeute

Face à un médecin, un psychiatre, un psychologue ou un thérapeute, le patient en souffrance accorde naturellement sa confiance à celui qu'il considère comme compétent pour comprendre ce qui lui arrive. Cette confiance est indispensable à toute démarche thérapeutique. Mais elle confère également aux paroles, aux questions et aux hypothèses du praticien une influence considérable.

Ces mécanismes de suggestion ne sont pas propres à l'hypnose. Ils peuvent apparaître dans toute relation thérapeutique dès lors que le patient accorde au praticien une forte autorité. Si celui-ci commence à poser des questions orientées, insistantes ou suggestives — « Êtes-vous certain qu'il ne s'est rien passé pendant votre enfance ? », « Réfléchissez bien... », « Beaucoup de victimes ont oublié ce qu'elles ont vécu. » — le patient peut progressivement réinterpréter son histoire à travers ce prisme. Animé par un désir légitime de comprendre sa souffrance, mais aussi par la confiance qu'il accorde à celui qu'il considère comme un expert, une simple hypothèse devient une possibilité ; la possibilité se transforme en conviction ; la conviction finit parfois par acquérir, dans son esprit, le statut d'un souvenir.

Ce mécanisme n'a rien d'exceptionnel. Il découle du fonctionnement normal de la mémoire humaine. Les travaux d'Elizabeth Loftus (2001, 2005), ainsi que ceux de nombreux autres chercheurs, montrent que la mémoire autobiographique est reconstructive : chaque remémoration est une reconstruction influencée par nos émotions, nos croyances, nos connaissances antérieures et les informations issues de notre environnement. Contrairement à une idée largement répandue, notre mémoire ne relit pas le passé : elle le reconstruit.

L'hypnose n'échappe évidemment pas à cette règle. Utilisée de manière suggestive, elle peut renforcer ce type d'influence. En revanche, pratiquée dans le respect des connaissances actuelles sur la mémoire, elle n'a pas pour vocation de retrouver des souvenirs supposément enfouis. Au cours des milliers de régressions que j'ai conduites en plus de vingt ans de pratique, je n'ai jamais observé la résurgence spontanée, sous hypnose, d'un souvenir prétendument refoulé, qu'il s'agisse d'un abus sexuel ou de tout autre événement de vie.

Cette observation clinique est en parfaite cohérence avec les connaissances actuelles sur la mémoire : celle-ci ne fonctionne ni comme un disque dur contenant des fichiers intacts qu'il suffirait de retrouver, ni comme un coffre-fort où les souvenirs resteraient figés pendant des décennies en attendant d'être découverts.

📺 Le rôle des médias : l'émotion-spectacle au détriment de la nuance

Les médias jouent un rôle majeur dans la représentation publique des violences sexuelles et de la mémoire traumatique. Dans les émissions de débat, la mise en scène de récits personnels, souvent très émouvants, occupe une place centrale. En revanche, les controverses scientifiques et les limites des connaissances actuelles sont plus rarement exposées.

Les témoignages filmés, les larmes, la détresse ou la sincérité apparente produisent chez le téléspectateur un puissant effet de crédibilité. Pourtant, en psychologie de la mémoire, la sincérité d'un témoin ne constitue pas, à elle seule, une preuve de l'exactitude historique de son souvenir. Une personne peut être profondément convaincue de la réalité d'un événement tout en rapportant un souvenir erroné ou reconstruit.

📡 "C dans l'air" (19 mai 2026) : de l'émotion à l'illusion du consensus scientifique ?

Consacrée à ce que les médias ont appelé « l'affaire Patrick Bruel », l'émission "C dans l'air" du 19 mai 2026 réunit autour de Caroline Roux les journalistes de la presse écrite, Alice Augustin (Elle), Laurent Valdiguié (Marianne) et Audrey Goutard (France Télévisions), ainsi que la magistrate honoraire Evelyne Sire-Marin.

L'émission s'ouvre sur une présentation du témoignage anonyme publié par Mediapart, dont on apprendra par la suite qu'il s'agit de Flavie Flament. Alice Augustin en résume d'abord le contenu, puis Laurent Valdiguié en propose une lecture plus développée. Les deux interventions exposent successivement le même enchaînement narratif : une agression présumée en 1991, un long « blackout », puis une phrase attribuée à Patrick Bruel qui aurait provoqué, des décennies plus tard, la reconstruction du souvenir. Cette double narration installe d'emblée un cadre interprétatif centré sur le témoignage et la mémoire retrouvée.

Laurent Valdiguié approfondit ensuite cette lecture et, sans susciter la moindre réaction contradictoire sur le plateau, renforce ce cadre narratif fondé sur le témoignage et la reconstruction du souvenir. Il insiste sur le « blackout » décrit par Flavie Flament, souligne qu'elle « ne remplit pas ces trous » et affirme qu'après une rencontre avec Patrick Bruel, « tout d'un coup se reconstruit ce passé-là ». Il va même jusqu'à affirmer que ce témoignage est « plus bouleversant encore que si elle racontait une scène sordide ». Ainsi, avant même la diffusion des autres témoignages, la reconstruction tardive d'un souvenir est présentée comme allant de soi, sans qu'aucune référence ne soit faite aux débats scientifiques sur les mécanismes et les limites de la mémoire autobiographique.

Après cette première séquence d'analyse, l'émission enchaîne avec une succession de témoignages de femmes accusant Patrick Bruel d'agressions sexuelles ou de viol. Elle s'ouvre sur le témoignage de Flavie Flament, puis présente ceux d'autres femmes filmées à visage découvert. Alice Augustin revient ensuite sur d'autres plaintes déposées en 2019 puis en 2021, toutes classées sans suite. Ce n'est qu'après cette longue séquence, au milieu de l'émission, que la réalisation diffuse un extrait de l'audition du Dr Gilles Lazimi du 2 avril 2026 devant la commission d'enquête parlementaire sur les violences sexuelles faites aux enfants. Le Dr Gilles Lazimi, médecin généraliste, y déclare :

« Je ne vois pas quel intérêt un enfant aurait de mentir, quel intérêt une victime a de mentir. On s'interroge encore une fois sur la possibilité qu'une victime a de mentir. Mais on ne s'interroge jamais sur la possibilité qu'un auteur a de mentir. Et l'auteur, il ment tout le temps. Donc ça me pose question qu'on se questionne là-dessus. Je ne connais pas de victime qui va dire en cabinet médical quelque chose qu'elle n'a pas vécu. Déjà arriver à le dire en confiance, on n'invente pas ces choses-là. On ne peut pas inventer d'avoir été violé. »

Le choix de diffuser cet extrait à ce moment de l'émission n'est pas anodin. Après une longue succession de témoignages particulièrement chargés d'émotion, il vient renforcer le climat émotionnel installé depuis le début de l'émission et confère un surcroît d'autorité aux récits qui viennent d'être entendus.

L'animatrice précise que cette intervention a été recueillie le mois précédent lors d'une audition au Parlement, sans indiquer qu'il s'agissait d'une commission d'enquête de l'Assemblée nationale consacrée au traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et à la situation des parents protecteurs (rapport n° 3005). Replacé dans une émission consacrée à l'affaire Patrick Bruel, cet extrait change de fonction : il ne répond plus aux questions d'une commission parlementaire, mais vient renforcer la tonalité émotionnelle de la séquence. Les propos du Dr Gilles Lazimi concernent spécifiquement les violences sexuelles commises sur des enfants, alors que l'émission traite d'allégations visant un adulte. Les formules employées (« l'auteur, il ment tout le temps », « je ne connais pas de victime... », « on ne peut pas inventer... ») sont ainsi présentées comme des énoncés généraux, sans être mises en perspective ni discutées à la lumière des connaissances scientifiques disponibles.

Seule Evelyne Sire-Marin, magistrate honoraire, apporte une nuance en rappelant qu'il existe, même si elles demeurent marginales, des allégations mensongères ou erronées, notamment dans certains contextes de séparations conflictuelles. Elle ne donnera toutefois lieu à aucun véritable échange contradictoire.

L'émission n'aborde pas davantage une autre question pourtant documentée par la littérature scientifique : celle des erreurs de mémoire involontaires, de la suggestibilité ou des faux souvenirs. Ces travaux, qui constituent pourtant un élément important du débat scientifique sur la mémoire autobiographique, ne sont jamais évoqués.

Bien avant les débats contemporains sur la mémoire traumatique, le cinéma avait déjà exploré cette question. Le film Les Risques du métier (André Cayatte, 1967) adapté du roman éponyme de Simone et Jean Cornec (1962), lui-même inspiré de faits réels, met en scène Jacques Brel dans le rôle d'un instituteur accusé d'abus sexuels par trois de ses élèves. La plus mature, Hélène, prétend avoir une relation avec lui. Catherine et Josette l'accusent de baisers et d'attouchements. Toutes trois seront contraintes d'avouer leur mensonge.

Lors de la confrontation finale, alors que l'épouse de l'instituteur pousse la plus enfantine, Josette, dans ses retranchements — « Tu voulais qu'il t'arrive quelque chose à toi aussi, comme à Catherine et à Hélène ? » —, Josette confie candidement : « Oui... À moi, il ne m'arrive jamais rien. »

🎙 "C ce soir" (4 juin 2026) : le silence face aux controverses cliniques

📚 Une composition de plateau sans véritable contradiction scientifique

Le 4 juin 2026, sur le plateau de "C ce soir" sur France 5, Karim Rissouli anime une émission consacrée aux violences sexuelles, dans le sillage de l’affaire Patrick Bruel. Six invités prennent place sur le plateau : l'animatrice Flavie Flament, la journaliste de Mediapart Marine Turchi, la professeure Coraline Hingray, psychiatre au CHRU de Nancy et fondatrice de la Maison de la Résilience, du magistrat François Lavallière, premier vice-président au tribunal judiciaire de Rennes, la journaliste Hélène Devynck et Nathan Devers, chroniqueur de l’émission. Pendant plus d’une heure, deux notions vont structurer l’ensemble des échanges — la dissociation traumatique et la revictimisation — sans qu’aucune voix contradictoire ne vienne en interroger la portée.

🎯 Revictimisation : ce que disent réellement les études

La Pre Coraline Hingray intervient après le premier témoignage de Flavie Flament. Elle vient apporter une caution scientifique explicite à ses propos selon lesquels une femme ayant été violée resterait en danger de l'être à nouveau toute sa vie. Le chiffre qu'elle mentionne est réel et bien documenté : une méta-analyse de référence portant sur 80 études et 12 252 survivants d'abus sexuels dans l'enfance (Walker & al., 2019) établit une prévalence moyenne de revictimisation de 47,9 % — près d'une victime sur deux sera à nouveau confrontée à des violences sexuelles au cours de sa vie.

Les auteurs soulignent toutefois eux-mêmes plusieurs limites méthodologiques importantes. Les études incluses ne retiennent pas toutes la même définition de la revictimisation ; les populations étudiées sont très hétérogènes, souvent recrutées dans des contextes cliniques ou auprès de personnes déjà engagées dans un parcours de soins, ce qui invite à la prudence lorsqu'il s'agit d'extrapoler ces résultats à l'ensemble de la population. D'autres travaux antérieurs (Roodman & Clum, 2001) situaient d'ailleurs cette prévalence dans une fourchette beaucoup plus large, de 15 à 79 %. Surtout, la synthèse de Walker et ses collègues, comme celle de Papalia, Mann et Ogloff (2021) qui l'a suivie, souligne que les mécanismes explicatifs de cette revictimisation restent largement débattus. Or, sur le plateau, ces nuances disparaissent : le chiffre est jeté comme une donnée brute, et l'explication par la seule « dissociation traumatique » est présentée comme une évidence absolue.

Ces réserves n'invalident pas les constats ; elles invitent en revanche à une nécessaire rigueur lorsque des données complexes sont présentées à la télévision comme des vérités simples et univoques.

Le magistrat François Lavallière cite ensuite une étude suédoise conduite entre 2016 et 2018, à l'origine du débat qui a conduit, en Suède, à la création d'une infraction d'agression sexuelle « par négligence » sanctionnant l'absence de vérification du consentement. Cette étude — il s'agit vraisemblablement des travaux de Möller & al. (2017) menés auprès de victimes reçues dans une clinique d'urgence de Stockholm — établit qu'environ 70 % des femmes agressées sexuellement rapportent un état d'immobilité tonique significative au moment des faits. Lavallière l'utilise à bon escient pour expliquer pourquoi tant de victimes n'opposent aucune résistance physique, un point juridiquement décisif dans un droit qui, jusqu'au 6 novembre 2025, exigeait la preuve d'une contrainte, violence, menace ou surprise. Il précise lui-même, avec honnêteté méthodologique, qu'il ne dispose d'aucune donnée équivalente pour la France.

Cette étude documente un phénomène neurophysiologique bien identifié : la sidération, ou immobilité tonique. Elle éclaire le comportement de nombreuses victimes au moment de l'agression, mais ne permet pas, à elle seule, d'expliquer les mécanismes de la revictimisation. Sur ce point, la littérature scientifique demeure beaucoup plus prudente et plusieurs hypothèses continuent d'être débattues.

🔍 Mémoire dissociative et trouble dissociatif de l'identité (TDI) : l'illusion du consensus scientifique

C'est précisément à ce stade que l'émission franchit, selon moi, un pas supplémentaire. Alors que les mécanismes expliquant les révélations tardives demeurent débattus dans la littérature scientifique, une interprétation particulière est présentée à l'antenne comme allant de soi : celle de la mémoire dissociative. Selon ce modèle, un événement traumatique pourrait demeurer longtemps inaccessible à la conscience, puis réapparaître progressivement sous forme de fragments de souvenirs, expliquant ainsi les révélations tardives de certaines victimes.

La Pre Coraline Hingray décrit ce mécanisme sans le présenter comme une hypothèse discutée. Elle explique que le souvenir traumatique pourrait être « dans un coffre », inaccessible pendant des années, revenir par images, disparaître de nouveau, puis réapparaître progressivement. Selon elle, cette mémoire dissociative expliquerait qu'une victime puisse ne pas parler immédiatement, produire un récit incomplet ou non chronologique, voire douter elle-même de ce qu'elle a vécu.

Mais c'est surtout la réaction du magistrat François Lavallière qui mérite d'être relevée. Loin d'interroger cette hypothèse, il la reprend immédiatement comme cadre d'interprétation. Il explique que les magistrats devraient être davantage formés « aux mécanismes de la dissociation », que ces connaissances commencent à entrer dans les palais de justice et qu'une révélation tardive, un récit évolutif ou fragmentaire pourraient précisément constituer le révélateur d'un traumatisme. Le débat ne porte donc plus sur la validité scientifique du modèle : il se déplace directement vers les modalités de son intégration dans la pratique judiciaire.

Or sa fonction aurait également pu conduire à rappeler une autre réalité, familière de l'institution judiciaire : celle des faux témoignages, des erreurs de mémoire, des reconstructions sincères mais inexactes, des influences extérieures ou, plus largement, des difficultés que pose l'appréciation de faits anciens. Rien de cela n'est abordé. Le plateau se prive ainsi de la seule voix susceptible d'introduire, de l'intérieur même du monde judiciaire, un véritable contrepoint sur la fiabilité des souvenirs et sur les débats scientifiques qui entourent ces questions.

Cette présentation est pourtant loin de refléter l'état réel des connaissances. Il convient d'abord de distinguer plusieurs phénomènes souvent confondus. Que l'effroi puisse provoquer, au moment même d'un traumatisme, un état de sidération ou de dissociation immédiate est aujourd'hui largement documenté. Le terme anglais freezing (« se figer »), employé à juste titre par la Pre Hingray, décrit ce phénomène bien connu : face à une menace extrême, certaines victimes deviennent momentanément incapables de bouger, de parler ou de réagir.

En revanche, l'hypothèse selon laquelle un traumatisme pourrait rester totalement inaccessible pendant vingt ou quarante ans avant de réapparaître sous forme de souvenirs fidèles demeure l'objet de controverses importantes. Les mécanismes invoqués pour expliquer ces récupérations tardives, ainsi que leur articulation avec les troubles dissociatifs et, dans certains cas, avec le trouble dissociatif de l'identité (TDI), continuent d'alimenter un débat scientifique nourri. Rien de ces controverses n'est évoqué dans l'émission. Le téléspectateur entend ainsi une hypothèse discutée présentée comme une connaissance largement acquise.

Cette distinction rejoint précisément ce que j'observe dans ma pratique clinique. De nombreuses patientes ayant subi des violences sexuelles décrivent sous hypnose une sidération intense : l'impression d'avoir été incapables de bouger, de crier ou de se défendre. Ces expériences peuvent rester profondément douloureuses pendant des années. En revanche, elles demeurent présentes dans leur mémoire autobiographique, même lorsqu'elles cherchent à ne plus y penser.

À l'inverse, au cours de plus de vingt années de pratique, je n'ai jamais rencontré de patient ayant « retrouvé » sous hypnose le souvenir d'un abus sexuel subi dans l'enfance dont il n'avait auparavant aucun souvenir conscient. La seule exception concerne des personnes qui rapportaient déjà un tel récit à la suite d'une précédente psychothérapie. Fait intéressant, ce n'est pas systématiquement le traumatisme qui apparaît spontanément sous hypnose. Il peut s'agir de scènes d'enfance qui, vues par l'adulte d'aujourd'hui, paraissent parfois tout à fait anodines.

Ces observations cliniques n'ont évidemment pas valeur de démonstration scientifique. Elles expliquent néanmoins pourquoi je distingue très clairement la reviviscence d'un souvenir toujours présent, quoique douloureux, de l'hypothèse d'une récupération tardive de souvenirs totalement inaccessibles pendant plusieurs décennies. Cette distinction, pourtant centrale dans la littérature scientifique, disparaît complètement de l'émission.

🎥 Quand la télévision fabrique une cascade de certitude : analyse de la mise en scène audiovisuelle

Le glissement le plus significatif ne réside pas dans une confusion entre les deux études citées par la Pre Hingray. À leur crédit, elles demeurent distinctes tout au long des échanges. Il se situe dans la manière dont elles sont présentées comme convergeant vers une lecture clinique unique, implicitement considérée comme acquise, sans qu'aucun chercheur spécialiste de la mémoire reconstructive, de la suggestibilité ou des biais cognitifs ne soit invité à en discuter les limites ou les interprétations alternatives.

À cette absence de contradiction s'ajoute un mécanisme proprement télévisuel. À plusieurs reprises, la réalisation choisit de s'attarder en gros plan sur Flavie Flament et Marine Turchi hochant la tête pendant l'exposé de la Pre Hingray. Bien entendu, ces images ne permettent pas de savoir ce que chacune pense réellement ni même si leurs acquiescements répondent précisément aux propos tenus à cet instant. En revanche, elles produisent un effet bien connu de communication non verbale : pour le téléspectateur, le hochement de tête devient un signe visible d'approbation. L'hypothèse clinique cesse alors d'apparaître comme une hypothèse parmi d'autres pour prendre les apparences d'un savoir partagé. La télévision ne se contente plus ici de transmettre un discours : elle lui confère une validation symbolique en donnant à voir le consensus autant qu'à l'entendre. Ce procédé ne démontre rien sur le plan scientifique, mais il contribue puissamment à produire chez le spectateur un sentiment de certitude qui dépasse ce que l'état actuel des connaissances autorise.

Le même mécanisme se retrouve dans l'entretien avec Marine Turchi. Le récit est construit selon une montée en tension narrative très efficace : huit années d'enquête, le silence des médias français, les premiers témoignages, la prise de parole de Flavie Flament, l'ouverture d'une enquête judiciaire, puis l'arrivée de nouveaux témoignages. L'animateur lui-même contribue à cette montée en puissance en évoquant « des tonnes de coups de téléphone » venus de l'étranger. Marine Turchi reprend immédiatement ce registre en parlant d'appels « en masse », de témoignages « massifs », avant de conclure : « Je pense qu'on n'est qu'au début de l'affaire. C'est une affaire à tiroir, une affaire dont on va parler longtemps. »

Ce choix lexical n'est pas anodin. Il construit progressivement, chez le téléspectateur, l'impression d'un phénomène irrésistible qui se confirme de lui-même. Chaque nouvel élément semble valider le précédent : davantage de témoignages conduiraient à davantage de crédibilité, laquelle appellerait encore davantage de témoignages. Or, un tel enchaînement correspond précisément à ce que les économistes et psychologues sociaux décrivent sous le nom de cascade informationnelle (information cascade) : un processus dans lequel chaque nouvelle prise de parole est spontanément interprétée comme confirmant les précédentes, produisant un effet cumulatif de crédibilité qui peut dépasser la valeur probatoire de chacun des éléments pris isolément (Bikhchandani, Hirshleifer & Welch, 1992).¹ À ce mécanisme peuvent également s'ajouter les cascades de disponibilité et le principe de preuve sociale (voir l'encadré ci-dessous)

📚 Pourquoi l'accumulation de témoignages produit-elle un puissant effet de crédibilité ?Cliquez pour développer

Le sentiment que « plus il y a de témoignages, plus ils deviennent crédibles » correspond à plusieurs mécanismes bien connus en psychologie sociale, en économie comportementale et en sciences de l'information.

1. La cascade informationnelle

Dans leur article fondateur (A Theory of Fads, Fashion, Custom, and Cultural Change as Informational Cascades, 1992), les économistes Sushil Bikhchandani, David Hirshleifer et Ivo Welch décrivent un phénomène dans lequel chaque nouvel individu tend à considérer que les décisions prises par les précédents constituent elles-mêmes une information. Progressivement, les comportements s'auto-renforcent : chacun se dit que si plusieurs personnes vont dans la même direction, elles disposent probablement d'informations qu'il ne possède pas.

Dans le cas d'une forte médiatisation, chaque nouveau témoignage peut ainsi être spontanément interprété comme confirmant les précédents, alors même que chacun devrait être évalué indépendamment selon ses propres éléments de preuve.

2. La cascade de disponibilité

Quelques années plus tard, Timur Kuran et Cass Sunstein (1999) ont décrit un mécanisme voisin : la cascade de disponibilité. Plus un événement est évoqué dans les médias, plus il devient cognitivement disponible dans l'esprit du public. Cette disponibilité donne l'impression que le phénomène est plus fréquent, plus certain ou plus établi qu'il ne l'est réellement.

Ainsi, lorsqu'une émission accumule témoignages, reportages, réactions médiatiques et nouveaux récits, elle peut produire un sentiment de confirmation croissante sans que chaque élément apporte nécessairement une preuve supplémentaire.

3. La preuve sociale

Le psychologue social Robert Cialdini a montré que, face à une situation incertaine, nous avons naturellement tendance à considérer le comportement ou les opinions des autres comme un indice de ce qui est vrai ou approprié. Ce principe, appelé preuve sociale (social proof), constitue l'un des principaux mécanismes d'influence décrits dans son ouvrage Influence.

À la télévision, cet effet est renforcé lorsque plusieurs intervenants semblent converger vers la même interprétation, lorsque les journalistes acquiescent visiblement aux explications proposées, ou encore lorsque les choix de réalisation (gros plans, montage, musique, rythme) donnent au téléspectateur le sentiment qu'un consensus existe.

Ce que cela ne signifie pas

Ces mécanismes n'impliquent évidemment pas que les témoignages soient faux ni qu'ils résultent d'une manipulation. Ils montrent simplement que l'accumulation de récits, leur médiatisation et leur mise en scène peuvent produire un puissant sentiment de certitude qui dépasse la valeur probatoire de chacun des témoignages pris isolément.

Autrement dit, une forte médiatisation peut simultanément favoriser une véritable libération de la parole tout en créant, chez le public, un effet cognitif de confirmation cumulative. C'est précisément pourquoi chaque témoignage doit être examiné individuellement et pourquoi le débat scientifique gagne à intégrer également les recherches sur la mémoire reconstructive, la suggestibilité et les biais cognitifs.


Références

  • Bikhchandani, S., Hirshleifer, D., & Welch, I. (1992). A Theory of Fads, Fashion, Custom, and Cultural Change as Informational Cascades. Journal of Political Economy, 100(5), 992-1026.
  • Kuran, T., & Sunstein, C. R. (1999). Availability Cascades and Risk Regulation. Stanford Law Review, 51(4), 683-768.
  • Cialdini, R. B. (2021). Influence: The Psychology of Persuasion. Harper Business (éd. révisée).


Il est pourtant essentiel de distinguer deux phénomènes très différents. Qu'une affaire fortement médiatisée entraîne davantage de témoignages est un phénomène attendu. Cela peut traduire une libération authentique de la parole ; cela peut également résulter de mécanismes bien connus d'identification, de réinterprétation d'expériences passées, d'influence sociale ou de reconstruction mnésique. L'augmentation du nombre de témoignages ne constitue donc pas, en elle-même, une validation des précédents. Pourtant, le dispositif narratif du plateau tend à présenter cette succession comme une démonstration cumulative.

En matière judiciaire, chaque témoignage doit pourtant être apprécié individuellement, à la lumière des éléments qui lui sont propres. L'accumulation de témoignages peut naturellement conduire les enquêteurs à rechercher d'éventuelles convergences ou à ouvrir de nouvelles investigations. En revanche, elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de la véracité des faits allégués. C'est précisément cette distinction que le raisonnement narratif de l'émission tend à estomper.

La réalisation vient renforcer ce récit par un choix visuel particulièrement marquant, mais suffisamment discret pour passer largement inaperçu au niveau conscient. Entre 11 min 34 s et 11 min 38 s, alors que Marine Turchi cite le témoignage d'« Anastasia », qui dénonçait un viol en 2019 au domicile de Patrick Bruel et disait avoir eu le sentiment d'avoir été droguée, le visage de Patrick Bruel apparaît en surimpression translucide, occupant près de la moitié droite de l'écran pendant environ trois secondes. Il ne s'agit pas d'une photographie présentée comme un document, mais d'une image immense, flottante, presque désincarnée. Les lunettes noires masquent le regard, tandis que le visage, isolé de tout contexte, domine littéralement le plateau où se poursuit la discussion. Sans apporter le moindre élément factuel supplémentaire, cette composition visuelle associe simultanément le récit de l'accusation et le visage de la personne mise en cause. Le téléspectateur ne reçoit plus seulement une information ; il est confronté à une construction audiovisuelle où le montage participe lui aussi à la production de sens. Il est d'ailleurs remarquable que, parmi les 857 commentaires analysés sous la rediffusion YouTube de cette émission, aucun ne relève ce procédé de mise en scène. Cela ne signifie évidemment pas qu'il produise un effet déterminé sur le public, mais il illustre la manière dont certains choix de réalisation peuvent contribuer à orienter la perception sans devenir eux-mêmes l'objet de l'attention consciente.

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Figure : Trois photogrammes extraits de la séquence située entre 11 min 34 s et 11 min 38 s de l'émission. Le visage de Patrick Bruel apparaît subitement en surimpression translucide pendant environ 3,5 secondes, tandis qu'un changement de cadrage offre une vision plus globale du plateau durant l'intervention de Marine Turchi.
Vidéo originale de l'émission : La séquence analysée est visible à partir de 11 min 34 sSurimpression visage Patrick Bruel

Ce glissement se poursuit dans les échanges avec Marine Turchi. Après avoir évoqué les témoignages recueillis par Mediapart, elle explique que certaines femmes auraient été mises en garde contre Patrick Bruel, que plusieurs rédactions auraient pris des précautions en évitant d'envoyer des journalistes femmes et s'interroge sur une éventuelle défaillance des employeurs dans leur obligation de protection. Elle souligne ensuite que Patrick Bruel a continué à participer aux Enfoirés, à être invité sur les plateaux de télévision, à tourner des films et à poursuivre normalement sa carrière artistique. Le raisonnement ne porte alors plus seulement sur les faits faisant l'objet d'une enquête judiciaire, mais conduit progressivement le téléspectateur à s'interroger sur la légitimité même de cette présence publique : si des précautions étaient prises en coulisses, n'aurait-il pas fallu également cesser de l'inviter ? Pourtant, au moment de l'émission, Patrick Bruel n'avait fait l'objet d'aucune condamnation pénale. Les plaintes déposées en 2019 par deux masseuses avaient été classées sans suite et la nouvelle enquête venait seulement d'être ouverte. Ainsi, sans jamais appeler explicitement à son exclusion, le débat glisse insensiblement de la présomption d'innocence vers la question de savoir si une personne mise en cause aurait déjà dû être écartée de la vie artistique et médiatique.

La télévision ne se contente donc pas ici d'informer. Par le choix des intervenants, du vocabulaire, du montage, des images et de l'absence de contradiction scientifique, elle construit progressivement un sentiment de cohérence et de certitude. Le téléspectateur n'assiste plus simplement à une discussion ; il est entraîné dans un récit dont chaque séquence semble confirmer la précédente, jusqu'à produire l'impression que la conclusion s'impose d'elle-même, bien au-delà de ce que l'état actuel des connaissances scientifiques permet d'affirmer.

💬 Le paradoxe du témoignage de référence

Flavie Flament occupe sur ce plateau une position singulière, et assumée : elle a elle-même expliqué avoir porté plainte contre Patrick Bruel dans l'intention déclarée d'encourager d'autres femmes à porter plainte à leur tour — une démarche de visibilité militante qu'elle revendique comme telle.

Mais son discours, sur ce plateau précis, présente une tension qui mérite d'être nommée. Flament décrit avec une force émotionnelle et une précision charnelle marquées ce que vit, selon son récit, une femme au moment d'un viol, évoquant notamment des scènes d'une extrême crudité — un registre que la Pre Hingray reprend à son compte dans un vocabulaire proche, de l'ordre de la brûlure, de la blessure vive et du chaos intérieur. Or, concernant les faits qu'elle attribue au photographe David Hamilton, elle raconte dans de nombreux médias n'avoir eu aucun souvenir conscient pendant deux décennies. Selon son propre récit, la « mémoire lui est revenue » lors d'une consultation médicale, alors qu'elle feuilletait un album de photos d'enfance pour tenter de se remémorer quelques souvenirs, sans que rien de particulier n’émerge. Elle raconte :

« Et à un moment donné, je vais pour refermer l'album, en disant : "c'est bon, on voit rien, il n'y a rien, on est tous content. fin de l'histoire". Et puis, il y a une photo qui tombe de l'album... sur le sol. Et là je me penche pour réccupérer cette photo et... c'était une photo qui avait été prise par David Hamilton... Et là, il y a quelque chose qui..., je ne sais pas... qui m'envahit, qui me, qui me... une vérité devant laquelle je ne peux plus me dérober... Et je regarde mon médecin, j'ai la photo dans la main... et je prononce... je m'entends prononcer ces mots : "Il m'a violée." Et je le répète : "Il m'a violée." et je m'accroche à son regard et tout à coup les larmes coulent, quoi. »

Le récit que Flavie Flament livre aujourd'hui de cette émergence, dans l'émission Dans les yeux d'Olivier (2024), est particulièrement instructif du point de vue des sciences de la mémoire. Il mérite qu'on s'y attarde.

🔍 Le récit complet de Flavie Flament : ce qu'il nous apprend sur la mémoire Cliquez pour développer

Des « flashs » à la reconstruction d'un récit

Lorsque Flavie Flament raconte la manière dont le souvenir des viols qu'elle attribue à David Hamilton lui est revenu, elle ne décrit pas le retour soudain d'une scène oubliée (contrairement à ce que dit l'interviewer dans la présentation : "tout lui est remonté du jour au lendamain"). Son récit met plutôt en évidence un processus qui s'étend sur plusieurs années, depuis un profond mal-être jusqu'à la reconstruction progressive d'un récit autobiographique.

Bien avant l'émergence du souvenir, elle évoque une souffrance ancienne qu'elle ne parvient pas à expliquer :

« J'avais depuis l'enfance une sorte d'état de souffrance latent. » « Je n'étais jamais véritablement heureuse. » Elle ajoute même : « Quand j'étais gamine, je pensais que les enfants naissaient pour souffrir à la place de leurs parents. »

À l'âge de 35 ans, le décès de son grand-père provoque chez elle une profonde dépression. C'est dans ce contexte qu'apparaissent les premiers phénomènes qu'elle appellera plus tard des « flashs » :

« Ça se traduit par une dépression très profonde... Je suis traversée à ce moment-là par ce que l'on appelle les premiers flashs. »
Elle décrit alors des sensations particulièrement intenses, mais dépourvues, à ce moment-là, de toute signification :
« J'ai l'image d'un mur blanc et d'un ciel bleu... »
« Je vois quelque chose de vert... comme un tissu... avec une sale odeur d'humidité... »
« Ces images-là sont accompagnées de sensations physiques, d'émotions, parfois d'odeurs, de goûts... »
Ces phénomènes l'effraient profondément :
« Je me dis : je deviens folle. »
« Je vais mourir. »

C'est cette angoisse qui la conduit à consulter un psychiatre. À ce stade, elle ne pense pas avoir été victime d'une agression sexuelle ; elle cherche avant tout à comprendre des expériences qui lui paraissent incompréhensibles.

Plus tard, au cours d'une consultation, son psychiatre lui propose de parcourir les albums photographiques de son enfance.

Flavie Flament raconte alors :

« Je regarde les albums... alors que la photo est jolie, qu'il y a une belle lumière, du soleil, que j'éclate de rire dans les bras de mon père... Je m'entends mépriser l'image, j'ai une sorte de...(l'interviewer lui souffle : "rejet") de rejet : "oui, ben voilà, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, il y a quand même pas un truc extraordinaire à raconter là-dessus, c'est une enfance banale, heureuse", et je me fais mon film. Y a rien à dire quoi, c'est l'enfance de tout le monde. Et puis je prends le deuxième album et je continue dans cet exercice... ouai, de cinéma. »

Cette formulation est particulièrement intéressante. Elle ne dit pas que les photographies font immédiatement ressurgir un souvenir oublié. Elle explique au contraire qu'elle construit un récit autour de ces images : « Je me fais mon film », « je continue dans cet exercice de cinéma ».

Le contexte décrit ici – l'exploration d'albums photographiques d'enfance au cours d'une consultation – rappelle les situations expérimentales qui ont conduit la psychologue Elizabeth Loftus à étudier l'influence des photographies sur la reconstruction des souvenirs autobiographiques (Touati, 2014, section - La quête d'une "scène primitive" ou le leurre d'une thérapie mécaniste). Ses travaux ont montré que les photographies ne sont pas un accès direct au passé : elles constituent des indices à partir desquels le cerveau reconstruit progressivement un récit. Ses travaux ont montré que les photographies ne sont pas un accès direct au passé : elles constituent des indices à partir desquels le cerveau reconstruit progressivement un récit.

Le récit prend ensuite un tournant décisif.

« Et puis en fait c'est le destin qui m'a coincée... et j'ai été prise à mon propre jeu. Et à un moment donné, je vais pour refermer l'album, en disant : "c'est bon, on voit rien, il n'y a rien, on est tous content. fin de l'histoire". Et puis, il y a une photo qui tombe de l'album... sur le sol. Et là je me penche pour réccupérer cette photo et... c'était une photo qui avait été prise par David Hamilton... (l'interviewer dit :"d'accord, c'est cette photo qui tombe". Elle : "ouai, précisémment"). Et là, il y a quelque chose qui..., je ne sais pas... qui m'envahit, qui me, qui me... une vérité devant laquelle je ne peux plus me dérober... Et je regarde mon médecin, j'ai la photo dans la main... et je prononce... je m'entends prononcer ces mots : "Il m'a violée." Et je le répète : "Il m'a violée." et je m'accroche à son regard et tout à coup les larmes coulent, quoi. » Elle précise : "Je n'avais jamais oublié qe j'avais fait des photos avec David Hamilton" (l'interviewer : "C'est ça qui est fou") et raconte la fierté de ses parents avec ces photos accrochées dans le couloir, dans l'escalier, bien mises en valeur.

Ce passage est notable. La conviction apparaît de manière soudaine, avant que ne soient évoqués des souvenirs détaillés de l'agression.

Ce n'est qu'ensuite que Flavie Flament donne un sens aux images qui la hantaient depuis plusieurs années :

« Pour moi, l'amnésie traumatique c'est une boîte qui est au tréfond de mon âme. Cette boîte à la faveur d'un évènement traumatique qui est la mort de mon grand-père s'est entrouverte et sont sorties des bulles, tout à coup, c'est comme ça que j'ai compris que cette image d'un mur blanc et d'un ciel bleu, c'était le moment où j'étais allongée sur le balcon de David Hamilton. »
« Cette image d'un tissu vert, cette odeur d'humidité... c'est après dans la salle de bain quand il m'a tendu la serviette, humide, dégueulasse, qui puait, et qu'il m'a dit : "vas-y, essuies-toi, ta mère va bientôt arriver. Et c'est là ! que l'amnésie s'est mise en place. »

Puis elle ajoute immédiatement :
« Mais tout ce que je dis aujourd'hui, ce sont des années de réflexion et d'analyse pour recomposer le film d'un drame. Au départ, c'est arrivé par des extraits... comme un montage mal foutu. »

Le terme « recomposer » mérite d'être souligné. Flavie Flament décrit elle-même un travail de reconstruction effectué au fil des années à partir de fragments, d'images, de sensations et d'interprétations.

Autrement dit, les « flashs » n'étaient pas, au moment où ils apparaissaient, des souvenirs identifiés. C'est ultérieurement qu'ils sont interprétés comme les fragments d'une même scène.

Flavie Flament décrit d'ailleurs elle-même cette reconstruction :

« Les bulles qui remontent ne sont pas dans l'ordre chronologique... Ça ne peut pas revenir dans l'ordre parce que tout se fragmente. C'est comme une bombe qui fragmente absolument tout donc, paff ! ça part dans tous les sens, ça pulvérise (en reprenant le mot soufflé par l'interviewer). »

Il ne s'agit pas ici de remettre en cause la sincérité de son témoignage. La souffrance qu'elle exprime apparaît comme authentique. En revanche, son récit illustre une distinction fondamentale en psychologie de la mémoire : une conviction profondément ressentie et un récit autobiographique richement reconstruit ne permettent pas, à eux seuls, d'établir l'exactitude historique des événements remémorés.


Concernant les faits qu'elle attribue à Patrick Bruel, elle invoque une amnésie d'une autre nature : une soumission chimique qui aurait aboli toute conscience de la scène au moment où elle se produisait.

Une question s’impose alors : comment décrire avec une telle intensité sensorielle une expérience dont on affirme par ailleurs n'avoir gardé aucune trace mnésique directe ? Deux lectures sont possibles, et il importe de les distinguer sans trancher entre elles à la place de l'intéressée.

La première rejoint le paradigme expérimental développé par Elizabeth Loftus sur la reconstruction de faux souvenirs à partir de photographies anciennes : ce n'est pas la photographie en tant que telle qui serait révélatrice, mais le dispositif de recherche active d'un souvenir dans un cadre thérapeutique où la possibilité d'un traumatisme oublié est d'emblée considérée comme plausible..

La seconde lecture, défendue par la théorie clinique de l'amnésie dissociative, voudrait que le souvenir refoulé resurgisse authentiquement à la faveur d'un déclencheur.

Or, les recherches sur le psychotraumatisme décrivent un tableau clinique bien différent de celui souvent présenté dans les récits de « mémoire retrouvée ». Les personnes souffrant d'un état de stress post-traumatique rapportent le plus souvent des souvenirs intrusifs, des flashbacks, des cauchemars ou des fragments sensoriels qui s'imposent à elles malgré leurs efforts pour les éviter. Ces manifestations apparaissent habituellement peu de temps après le traumatisme, même si elles peuvent persister ou fluctuer pendant de nombreuses années. Le scénario d'un souvenir totalement absent durant vingt, trente ou quarante ans, puis revenant soudainement à la conscience avec une force de conviction intacte, ne correspond pas au tableau clinique le plus fréquemment observé.

Aucune de ces deux lectures n'est disqualifiée par les faits eux-mêmes ; mais cette question n'a jamais été évoquée ni sur ce plateau ni dans les grands médias qui ont relayé le récit de Flament au fil des années. Elle a en revanche bien été posée ailleurs, dès 2016-2017, par des voix critiques restées marginales dans le débat public : la psychosociologue Brigitte Axelrad, spécialiste des faux souvenirs, a qualifié la médiatisation de ce récit de relais d'une théorie de l'amnésie traumatique jamais validée par l'ensemble de la communauté scientifique, tandis que la presse d'analyse a relevé que c'est la psychiatre Muriel Salmona qui, la première, a conféré une caution scientifique à ce récit en le rattachant aux théories de Linda Meyer Williams (1994) et Cathy Widom [1997) sur l'amnésie des violences sexuelles subies dans l'enfance — des théories elles-mêmes discutées.

📖 Que montrent réellement les études de Linda Meyer Williams et Cathy Widom ?Cliquez pour développer

Les travaux de Linda Meyer Williams (1994) et de Cathy Widom sont souvent présentés comme des validations empiriques de l'amnésie traumatique. Une lecture attentive de ces études, ainsi que des publications ultérieures de leurs auteurs, conduit toutefois à une conclusion plus nuancée.

L'étude prospective de Linda Meyer Williams (1994) portait sur 129 femmes ayant fait l'objet, dans leur enfance, d'un signalement médical pour agression sexuelle. Dix-sept ans plus tard, ces femmes sont interrogées dans le cadre d'une recherche sur leur histoire de vie. Environ 38 % d'entre elles ne rapportent pas spontanément les faits documentés.

Ce résultat est souvent interprété comme une preuve de l'amnésie traumatique. Pourtant, il mesure uniquement l'absence de révélation de l'abus lors d'un entretien de recherche. Il ne permet pas de savoir si ces femmes avaient réellement oublié les faits, si elles choisissaient de ne pas en parler, si elles éprouvaient de la honte, souhaitaient préserver leur intimité, évitaient le sujet ou si d'autres facteurs expliquaient cette absence de divulgation.

Cette distinction est essentielle. L'année suivante, Linda Meyer Williams publie une analyse complémentaire consacrée aux souvenirs retrouvés. Parmi les 80 femmes qui ont finalement rapporté les violences, seules 16 % déclarent avoir traversé une période durant laquelle elles avaient complètement oublié les faits avant de s'en souvenir à nouveau. Cela représente environ 10 % de l'ensemble de la cohorte.

Autrement dit, le célèbre chiffre de 38 % ne correspond pas à 38 % de souvenirs retrouvés. Il désigne des femmes qui, lors d'un entretien, n'ont pas évoqué spontanément un abus documenté. La proportion de participantes déclarant explicitement une période d'oubli suivie d'un souvenir retrouvé est nettement plus faible.

Les recherches de Cathy Widom conduisent à une prudence comparable. Elles montrent que certaines personnes victimes de maltraitances documentées dans l'enfance ne rapportent pas ultérieurement ces événements, mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure qu'un mécanisme neurobiologique aurait rendu ces souvenirs totalement inaccessibles pendant des décennies avant leur réapparition intacte.

Pourtant, dans une partie de la littérature consacrée à l'amnésie traumatique, les travaux de Williams et de Widom sont parfois présentés comme une démonstration de l'existence de souvenirs durablement « refoulés » puis retrouvés. Muriel Salmona s'appuie notamment sur ces études pour étayer cette hypothèse. Or les auteurs eux-mêmes restent beaucoup plus prudents : leurs recherches mettent en évidence des situations de non-divulgation ou d'absence de rappel lors d'un entretien, mais elles ne permettent pas de trancher entre les différentes explications possibles de ce phénomène.

Références :
Williams, L. M. (1994). Recall of childhood trauma: A prospective study of women's memories of child sexual abuse. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 62(6), 1167-1176.
Widom, C. S., & Morris, S. (1997). Accuracy of adult recollections of childhood victimization: Part 2. Childhood sexual abuse. Psychological Assessment, 9(1), 34-46.


Aucune procédure judiciaire n'a par ailleurs jamais porté sur la fiabilité de ce souvenir précis, la prescription des faits ayant empêché toute instruction sur le fond.

Le parallèle avec Gisèle Pelicot est à cet égard éclairant par contraste. Pelicot a construit un discours public d'une cohérence remarquable : parce qu'elle était inconsciente sous l'effet de substances administrées à son insu, elle explique ne pas avoir « vécu » les faits au sens psychologique du terme, et n'en conserver aucun souvenir ni trace mnésique directe de la douleur. C'est un récit qui n'a besoin d'aucune théorie du refoulement psychique pour être expliqué — l'amnésie pharmacologique est un mécanisme neurobiologique bien établi, distinct de toute dissociation psychogène. La cohérence de ce récit tient précisément à ce qu'il ne prétend pas ressentir rétrospectivement une terreur dont la conscience aurait été absente au moment des faits.

Williams, L. M. (1995). Recovered memories of abuse in women with documented child sexual victimization histories. Journal of Traumatic Stress, 8(4), 649-673.

📚 Ce que cette séquence laisse dans l'ombre

Rien de ce qui précède ne remet en cause la réalité clinique du psychotraumatisme, la souffrance des personnes concernées, ni l'engagement des professionnels qui les accompagnent.

L'analyse du témoignage de Flavie Flament montre simplement que la manière dont un souvenir émerge, se construit et s'interprète est une question beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre le récit télévisuel. Les mécanismes de reconstruction de la mémoire, les biais cognitifs et les travaux sur les faux souvenirs constituent aujourd'hui un champ de recherche abondant, mais ils n'ont trouvé aucune place dans cette émission.

La question n'est donc pas celle de la vérité des faits individuels — sur laquelle il n'appartient à personne de statuer, ni depuis un plateau de télévision, ni depuis cet article. Elle est celle du traitement médiatique d'un sujet qui demeure scientifiquement débattu. Pourquoi ne jamais inviter, aux côtés d'une spécialiste du psychotraumatisme, un chercheur travaillant sur la mémoire reconstructive ou les biais cognitifs ?

La science ne progresse pas par l'affichage d'un consensus, mais par la confrontation des hypothèses, la discussion des données et la critique méthodologique. Ce n'est pas la science qui manquait sur ce plateau. C'était le débat scientifique.

💔 Un faux souvenir, une vraie souffrance

C'est ici que se situe le véritable drame humain. Même si l'événement suggéré n'a jamais eu lieu, le cerveau, lui, ne fait plus la différence une fois le souvenir intégré à la mémoire autobiographique. L'anxiété, la détresse, la colère, la culpabilité et le sentiment de trahison qui peuvent en découler sont totalement authentiques. Le traumatisme devient réel dans le présent de la personne, alors même qu'il repose sur une fiction progressivement construite au cours de la thérapie.

Au cours de l'émission, Flavie Flament et la Pre Coraline Hingray rappellent avec raison qu'un manque d'écoute ou une remise en cause de la parole d'une victime peuvent constituer un véritable sur-traumatisme. En clinique, la recherche sur la victimisation secondaire (Campbell & Raja, 2005) et sur la trahison institutionnelle (Freyd, 2014) montre en effet à quel point l'invalidation, le rejet ou la suspicion de l'entourage face à une agression viennent ajouter une blessure dévastatrice au choc initial. Mais cette exigence de bienveillance s'accompagne d'une autre responsabilité, tout aussi essentielle : veiller à ne pas conduire une personne vers des certitudes que les connaissances scientifiques ne permettent pas d'établir. Comme l'a rappelé le magistrat François Lavallière, la majorité des violences sexuelles commises sur des mineurs surviennent au sein de la famille ou sont le fait d'un proche. C'est précisément parce que cette réalité est si fréquente et si grave que la plus grande rigueur s'impose lorsqu'il s'agit d'accompagner l'émergence de souvenirs. Si un faux souvenir conduit à mettre en cause une personne innocente, les conséquences peuvent être dévastatrices : la souffrance ne touche plus seulement celui ou celle qui se croit victime, mais aussi la personne accusée, ses proches, et parfois plusieurs vies se trouvent durablement bouleversées.

En tant que thérapeute, il m'arrive de recevoir des personnes convaincues d'avoir retrouvé, au cours d'une psychothérapie antérieure, des souvenirs d'abus. Qu'ils correspondent ou non à des événements ayant réellement eu lieu, leur souffrance est, elle, incontestable. Mon rôle n'est pas de confirmer ou d'infirmer un souvenir, mais d'accompagner une personne qui souffre ici et maintenant.

Je n'ai pas oublié les paroles de cette patiente lors de notre première rencontre :

« Je vais beaucoup mieux depuis que j'ai découvert, lors de mon analyse, que mes deux parents étaient pédophiles et avaient abusé de moi lorsque j'étais bébé... »

Aussi surprenant que cela puisse paraître, lors de la commission d'enquête parlementaire, citée précédemment, la pédiatre médico-légale Martine Balençon témoigne que de telles violences sexuelles commises sur de très jeunes enfants ne sont pas des situations exceptionnelles et concernent tous les milieux socioculturels. Concernant le recueil de la parole de l'enfant, elle recommande la généralisation de protocoles structurés, tels que le protocole NICHD (National Institute of Child Health and Human Development) et le Statement Validity Assessment (SVA) ; des pratiques qui ne sont pas encore systématiquement appliquées en France.

La question est toutefois d'une tout autre nature lorsqu'un adulte affirme retrouver lors d'une thérapie, plusieurs décennies plus tard, des souvenirs supposés remonter à la période où il était nourrisson. Compte tenu des connaissances sur l'amnésie infantile — les souvenirs autobiographiques durables ne se constituent généralement qu'à partir de l'âge de trois ans environ — la question see pose de l'intérêt clinique d'interpréter comme des souvenirs retrouvés un abus subit durant cette période de la petite enfance.

En effet, elle me précisa qu'évidemment, depuis cette « découverte », elle avait rompu toute relation avec ses parents. Son angoisse et sa détresse, en revanche, étaient toujours présentes. Si elle se trouvait face à moi ce jour-là, c'était parce qu'elle cherchait une aide face aux conséquences de cette conviction sur sa vie.

Je pense également à cet homme d'une cinquantaine d'années que je reçois actuellement. Sa fille a rompu tout lien avec lui, persuadée qu'il aurait commis, entre ses six et onze ans, des actes dont il affirme ne rien comprendre.

Avant lui, j'avais accompagné un homme de quatre-vingt-quatre ans confronté à une situation comparable : sa fille refusait tout contact avec lui et lui interdisait de voir ses petits-enfants.

Dans les deux cas, les filles étaient en profonde souffrance et engagées dans un suivi psychothérapeutique.

Je ne prétends évidemment tirer aucune conclusion sur la réalité historique de ces situations. En revanche, elles illustrent combien des convictions profondément sincères peuvent produire des ravages lorsqu'elles s'installent sans avoir été soumises à un véritable examen critique. Les travaux d'Elizabeth Loftus (Touati, 2014, section - La quête d'une "scène primitive" ou le leurre d'une thérapie mécaniste) et de nombreux autres chercheurs ont montré que certaines pratiques suggestives pouvaient conduire à des faux souvenirs, avec des conséquences humaines parfois dramatiques. Défendre les connaissances scientifiques sur le fonctionnement de la mémoire ne revient ni à discréditer la parole des victimes ni à minimiser la réalité des violences sexuelles. C'est au contraire chercher à protéger toutes les personnes concernées : celles qui souffrent, celles qui sont mises en cause, et celles qui, de part et d'autre, voient leur vie profondément bouleversée.

🗣 ️ Le piège du débat idéologique : le procès en anti-féminisme

Aborder ce sujet de manière scientifique est devenu un exercice périlleux. Dès que l'on rappelle la fragilité et la malléabilité de la mémoire humaine, certains y voient une remise en cause de la parole des victimes, voire une forme d'anti-féminisme. Le raccourci est aussi rapide que biaisé.

Il entretient une confusion entre deux questions pourtant distinctes. D'un côté, il est essentiel d'accueillir la parole des personnes qui se disent victimes, de les écouter avec respect et de les accompagner avec sérieux. De l'autre, les connaissances acquises sur le fonctionnement de la mémoire montrent qu'aucun souvenir, aussi sincèrement vécu soit-il, n'est à l'abri de déformations, de reconstructions ou, dans certaines circonstances, de suggestions.

Reconnaître cette réalité neurobiologique ne revient ni à discréditer les victimes ni à protéger les agresseurs. C'est au contraire rappeler que la souffrance psychique est authentique, y compris lorsqu'un souvenir s'avère inexact sur le plan historique. Confondre ces deux niveaux de réflexion revient à transformer une question scientifique en affrontement idéologique, au détriment des victimes, des personnes injustement accusées et de la recherche de la vérité.

La science n'affaiblit pas la parole des victimes ; elle lui donne le cadre le plus solide pour être entendue avec justesse. Les deux ne s'opposent pas : elles devraient toujours aller de pair.

🔮 Conclusion : pourquoi les médias préfèrent le mythe à la science

Au fond, pourquoi les plateaux de télévision boudent-ils si obstinément les neurosciences cognitives au profit de la « mémoire retrouvée » ? La réponse ne tient pas seulement à l'idéologie ; elle tient à la nature même des récits qui nous fascinent. La science de la mémoire nous décrit un cerveau faillible, plastique et banal, qui oublie, s'ajuste et réécrit son passé au gré du vent. C'est une réalité qui peut paraître froide, laborieuse, profondément anti-spectacle. Elle n'a certes pas la séduction immédiate des récits spectaculaires qu'affectionnent les médias ; mais le vrai prodige est ailleurs : dans la subtile complexité d'une mémoire qui ne conserve qu'en façonnant.

À l'inverse, le concept du refoulement offre aux médias une formidable machine à fictions. Il flatte notre pensée magique en nous vendant une imagerie presque gothique : l'esprit humain comme une demeure hantée, abritant une crypte mystérieuse ou un coffre-fort inviolé. Dans cette vision fantasmagorique, le traumatisme n'est pas une trace mnésique qui s'altère avec le temps, mais une relique intacte, préservée du vieillissement pendant quarante ans, d'où la vérité peut surgir intacte à la faveur d'un déclencheur fortuit — une photo qui tombe, un mot prononcé. C’est le grand frisson de la révélation, la structure parfaite du récit policier ou de l'exorcisme laïc : le symptôme actuel (l'anxiété, le mal-être) est posé comme une malédiction jetée dans le passé, et retrouver le « secret originel » suffit à briser le sort. Le plateau de télévision préfère toujours le miracle de cette illumination soudaine à la complexité de la plasticité cérébrale.

Mais la mission d'un espace d'information — et plus encore d'un thérapeute — n'est pas de nourrir des scénarios romanesques pour faire de l'audience ou valider des dogmes. C'est précisément parce que la souffrance humaine est réelle, et que les violences sexuelles sont un fléau qu'il faut combattre avec acharnement, que nous devons refuser les fictions qui meurtrissent. Le cerveau magique est une illusion médiatique ; le cerveau réel, lui, a besoin de vérité scientifique pour guérir, et non de mises en scène spectaculaires.

Plus loin sur le charme des fictions : pourquoi le mythe séduit davantage que la scienceCliquez pour développer

🔐 Le mythe de la « Chambre Secrète »
Les médias adorent l'idée que notre esprit abrite une crypte mystérieuse, un coffre-fort inviolé au fond de l'océan de notre inconscient. Dans cette vision fantasmagorique, le traumatisme n'est pas une trace mnésique qui s'efface ou se modifie avec le temps, mais une relique intacte, préservée du vieillissement pendant 40 ans. C’est le principe même des récits d'archéologie : ouvrir le tombeau de Toutânkhamon. C'est infiniment plus intrigant pour le public d'imaginer une vérité cachée sous clé que d'accepter la réalité scientifique : notre mémoire est un tableau de sable mouvant que le vent de l'existence réécrit sans cesse.


🕵️ Le « Détective Psychique » et le grand frisson
Le refoulement offre aux médias une structure narrative parfaite : celle de l'enquête policière. Le thérapeute ou le déclencheur (la photo qui tombe, l'objet oublié) devient le détective qui trouve l'indice ultime. La « mémoire retrouvée », c’est le moment du climax, le coup de théâtre où le coupable est démasqué. Les neurosciences cognitives décrivent un processus lent, laborieux, fait de plasticité cérébrale. C'est anti-spectaculaire. Le refoulement, lui, promet une illumination soudaine, un éclair de vérité pure. Le plateau de télévision préfère le miracle de la conversion à la complexité d'un protocole expérimental.


La magie du « Sortilège » (L'exorcisme laïc)
Il y a une dimension presque chamanique dans la mise en scène médiatique du trauma. On présente le symptôme actuel (le mal-être, l'anxiété) comme une malédiction jetée dans le passé. Prononcer le mot, retrouver le souvenir, c'est briser le sort. Cela flatte notre pensée magique archaïque. Dire à un téléspectateur que sa souffrance présente est multifactorielle, liée à sa neurobiologie, à son histoire complexe et à son environnement, c'est décevant. Lui faire croire qu'il existe un seul secret originel, et que le déterrer suffit à guérir, c'est une promesse hypnotique et irrésistible.


👻 L'esthétique du Fantôme (La hantise)
Le refoulement, c'est l'histoire d'un spectre qui hante une maison sans que les habitants ne sachent pourquoi. Les médias exploitent cette imagerie gothique : le passé n'est jamais mort, il est spectral. Une mémoire qui se reconstruit, c'est de la biologie ; une mémoire refoulée qui toque à la porte de la conscience après 40 ans, c'est une histoire de fantômes. Le public est fasciné par ce qui revient d'entre les morts. Voir une victime raconter qu'un pan entier de sa vie a été "effacé" puis "ressuscité" procure un frisson de transcendance que la science cognitive, trop matérialiste, est bien incapable d'offrir sur un plateau de télévision.


🌅 Le récit de la rédemption
Au-delà du mystère, le succès de la « mémoire retrouvée » repose peut-être sur une structure narrative encore plus puissante : celle de la révélation. Une personne souffre, découvre enfin la cause cachée de son mal, puis voit toute son histoire prendre un sens nouveau. C'est un récit universel, présent aussi bien dans les traditions religieuses que dans les romans initiatiques. Il répond à un besoin profondément humain : celui de transformer une souffrance incompréhensible en une histoire cohérente. Cette quête de sens est légitime. Mais une explication qui apaise n'est pas nécessairement une explication vraie.

Si j'ai ressenti le besoin de parler de mémoire, de souvenirs, de reconstruction, de récits et de science, je ne voudrais pas que l'on oublie celles et ceux qui souffraient de leur histoire sans avoir jamais eu besoin de la retrouver. Elle était là, discrète ou envahissante, depuis toujours. Bien des années après, en la retrouvant un instant en hypnose, ils ont pu se libérer de l'empreinte émotionnelle qu'elle avait laissée.

Je n'ai pas oublié.


  • Cette petite fille de six ans avec laquelle le prêtre, après son homélie, a l'habitude de se soulager ;
  • Cette enfant de neuf ans qui est embêtée ; elle ne sait pas comment faire plaisir à son frère âgé de seize ans qui n'arrive pas à la pénétrer ; « il n'y a que lui qui s'intéresse à moi » ;
  • Cette adolescente qui sent dans la nuit, toute figée, les mains de son oncle sur sa poitrine alors que sa cousine dort à côté d'elle ;
  • Ce jeune garçon qui prend du plaisir aux jeux de « touches-pipi » avec un grand, son cousin, mais il sent bien que « c'est pas bien » ;
  • Cette enfant de cinq ans qui aime beaucoup son grand-père. Mais n'aime pas trop quand il lui caresse son « zizi » pour lui faire plaisir. « Mais c'est un secret » ;
  • Cette petite fille de cinq ans qui ne comprend pas pourquoi il faut se déshabiller, dès que les parents ne sont pas là, pour jouer au docteur avec sa grande sœur ;
  • Cette jeune femme de trente-deux ans qui, hébergée chez l'ami d'un ami, assise sur le canapé, le voit, surprise de ne pas pouvoir réagir, entreprendre des caresses intimes alors qu'ils viennent de faire connaissance ;
  • Cette fillette de huit ans : « Maman me met du piment dans ma zézette. Ça fait mal, ça brûle. Mais je suis méchante. »

Je m'arrête là...
Ce ne sont que quelques visages parmi beaucoup d'autres.


Ils n'ont pas oublié.

Pourtant,
s'il est des fictions qui meurtrissent,
mon métier est aussi de faire vivre des fictions qui guérissent.

Bibliographie

  • Assemblée nationale. (2026). Rapport d'enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices (Rapport n° 3005, XVIIe législature). Commission d'enquête. Rapporteur : Christian Baptiste. Rapport violence sexuelles sur les enfants
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  • France Télévisions. (2026, 19 mai). C dans l'air : Nouvelles plaintes à venir contre Patrick Bruel (C. Roux, anim.) [Émission de télévision]. France 5. "C dans l'air" - France 5
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  • Touati, J. (2014). Régression dans une vie antérieure sous hypnose : quelle réalité ?. Cabinet Orgadia. Régression dans une vie antérieure sous hypnose : quelle réalité ?
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Filmographie

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Lire la narration de la séance avec LatikaConfiance en soi - Apaiser son mal-être grâce à une régression par-delà de la naissance sous hypnose

Télécharger l'article (pdf)Régression dans des vies antérieures sous hypnose : quelle réalité ?

Cabinet Orgadia – Hypnothérapie à Paris
Cabinet d'hypnothérapie à Paris 1er

Certaines expériences vécues sous hypnose peuvent prendre la forme de souvenirs, d'images, de sensations ou de récits particulièrement marquants. Quelle que soit leur origine, l'essentiel du travail thérapeutique consiste à comprendre le sens qu'ils prennent dans l'expérience de la personne et les changements qu'ils peuvent favoriser dans sa vie actuelle. Dans mon activité d' hypnothérapeute à Paris, j'accompagne chaque personne dans le respect de son vécu et de son univers subjectif. Je vous reçois au cabinet Orgadia, situé dans le quartier Rivoli – Châtelet – Les Halles à Paris 1er, ainsi qu'en visioconférence.

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Jean Touati
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